dimanche 21 juin 2026

La fête est finie : quand la troisième guerre mondiale n'est plus fun

Cela fait de nombreuses années maintenant que Trahisons, le quatrième de Pax Europæ est sorti, et depuis, silence radio.  J'ai souvent souhaité en parler sans jamais prendre le taureau par les cornes, mais en ce 24ème anniversaire du projet (rien que ça), j'ai envie de clarifier un peu les choses.

Initialement, je comptais faire une courte pause car j'avais déjà besogné longuement sur le même univers et que j'avais - enfin ! - réussi à me lancer sur un autre projet - Vineta, ou Heldenzeit. Cette brève interruption s'est prolongée, car tout comme avec Pax, je n'arrive pas pas à faire court. C'est pas bien, mais c'est comme ça. Ceci dit, j'avais commencé à prendre des notes pour les corrections/réécritures du tome suivant (dont le premier jet est rédigé depuis longtemps), et je comptais travailler sur les deux manuscrits en parallèle. En effet, souvent j'ai des périodes de blanc sur des textes, et en écrire deux en vis-à-vis augmentaient mes chances de pouvoir écrire quelque chose quoi qu'il arrive, en toutes circonstances.

Sauf que.

Illustration : Karoline Juzanx

Sauf que pendant que je finalisais le tome 4 et entamait mon long périple sur les sentiers de l'Âge Héroïque, il y a eu l'invasion de la Crimée en 2014, qui s'est prolongée par une tentative d'invasion de toute l'Ukraine en 2022.
 
D'abord dans le fond, comme toutes les "opérations spéciales" russes jusque-là ( en ce qui concerne l'écriture de Pax, depuis au moins la Géorgie en 2008, puisqu'il faut souvent le rappeler), et puis elle a pris de l'ampleur, elle a duré, ses enjeux ont changé et vous savez bien où nous en sommes. 
 
Puis il y a eu Inde VS Pakistan, la campagne colonialiste d'Israël à Gaza et au Liban, la prise conscience que, coincée entre la Russie de Poutine et l'Amérique de Trump, l'Europe est un amalgame de petites puissances qui a urgemment besoin de faire front commun pour de vrai, et pas qu'à la banque.

Pax Europæ n'a jamais été visionnaire en 1:1, mon univers n'est pas à strictement parler réaliste, il est exagéré et, comme je l'ai souvent écrit, pensé en miroir. Et pourtant, mes thèmes se sont avérés être plutôt justes avec le temps. Fini les remarques sur le côté has-been de la menace d'échanges nucléaires, fini aussi celles sur "la Russie comme antagoniste ça fait trop Guerre Froide". La menace a toujours été réelle, même après la chute du Mur, et je l'ai traitée comme telle. Aujourd'hui, ça ne fait plus sourire personne.

Non seulement la Russie a prouvé être une menace, mais ses ambitions et ses motivations sont exactement celles de la Russie Indépendante de Pax : retrouver son empire de la période soviétique, et prendre sa revanche sur l'affront subi par l'Ouest, retrouver le respect "perdu" par sa défaite de la Guerre Froide. Ce n'est pas là une marque de génie de ma part, c'était déjà évident lorsque je commençais à écrire en 2002. Seulement maintenant, ça se réalise en temps réel. Et si ma Slavie est allié à la Russie, c'est par contrainte, celle d'un ennemi commun. En coulisse, une profonde méfiance subsiste car les Slavistes (dont l'Ukraine forme le plus gros morceau) se méfient des Russes et craignent leurs intentions de les absorber le moment venu, tandis que les Russies les méprises et les considèrent comme une province à récupérer. 

Le contexte est donc différent, mais les thèmes sont là. Pire : les combats fictifs que j'ai décrit remplissent mes tomes de noms de villes comme Lviv, Kharkov, Kiev, bien sûr, Donetsk. Toutes ces batailles modernes ne sont plus fictives. Je regarde des vidéos de bombardement et je vois la réalité rattraper ma fiction.

Et on pourrait croire qu'on ressent une certaine satisfaction, un genre de "je vous l'avais dit", mais en vérité, ce n'est pas plaisant. Du tout. 

Quand l'Inde et le Pakistan ont commencé à mettre sur la tronche à coups d'avions de combat, avec toujours l'incertitude concernant le sang froid des belligérants qui sont tous deux des puissances nucléaires, à une époque où la doctrine d'une utilisation "modérée" de missiles nucléaires tactiques par une "réponse graduée" est toujours en vigueur, et même défendu et martelé à la télévision d’État par le Kremlin, d'ailleurs, forcément les villes citées me rappelaient le conflit entre l'Iran et la Grande Inde, qui dans mon lore ont dépecé le Pakistan, un morceau chacun, et se disputent l'autre morceau en permanence, y compris militairement.

Quand Israël utilise l'attaque du 7 octobre pour justifier sa campagne de nettoyage ethnique, à Gaza d'abord, puis en s'en prenant une fois de plus au Liban, je songe au fait que c'est exactement comme ça que mon uchronie commence, avec pour point de départ l'enlève des soldats israéliens qui eut lieu en 2006.

Quand le phénomène Trump arrive aux USA, après Charlottesville et George Floyd, après la tentative de coup au Capitole, comment ne pas penser à la guerre civile ethnique qui, dans l'univers de Pax, a fait plonger le pays dans le chaos, permettant aux États Unis d'Europe de prendre son essor ?

Quand la Chine teste toujours plus loin les limites du tolérable avec Taïwan et les eaux territoriales japonaises, nous rappelant que partout sur le globe la casserole bout, prête à déborder. La stratégie de la Chine avec la Russie et l'UE est d'ailleurs très, très similaire à celles de mes États Unis d'Asie au début du conflit, notamment vis à vis de l'utilité de la Russie comme allié chair à canon, avec la possibilité à peine dissimulée que toute faiblesse sera exploitée pour dépouiller cet "allié" si dès que l'occasion se présentera. C'est la puissance qui attend patiemment que les autres se fatiguent, "amis" comme ennemis.

Quand Poutine a recruté des troupes nord-coréennes en désespoir de cause, ça m'a évidemment évoqué les quelques mécafantassins envoyés pour le geste par les États-Unis Asie à la Russie Indépendante (avec un résultat similaire, c'est à dire nul).

Et puisqu'on parle du front russe, voici un extrait de mon tome 1, Certitudes (2015) :

Au loin, les buildings du centre-ville et du quartier commerçant de Lviv s’élevaient avec une majesté troublante, embrumés par la fumée des incendies qui ravageaient la périphérie de la cité. Vue des toits, la ville semblait encore paisible, si l’on exceptait ces quelques foyers d’incendie silencieux. La fabuleuse église de la Dormition, avec son clocher de style renaissance à quatre étages, traversait le paysage de blocs d’habitations de béton et de métal comme un symbole de la foi profonde des Slavistes. D’ailleurs, la plupart des monuments historiques de la ville étaient religieux. Des églises, des cathédrales… Le briefing à Hambourg leur avait donné quelques informations sur Lviv, l’une des plus anciennes villes d’ex-Ukraine, bâtie en 1250, et surtout sur les « vieilles pierres qu’il serait bon de ne pas esquinter ».

Même mes États-Unis d'Europe bourrins ont plus de considération que la réalité.

Dans l'univers de Pax, j'utilise la troisième guerre mondiale comme une exagération, un paroxysme des conflits larvés qui existaient au début des années 2000. Une extrapolation, une fiction. Or, aujourd'hui ces conflits sont chauds, partout. Et tout semble glisser comme sur des rails.

Et puis côté Européen, il y a eu le Brexit bien sûr, avec des conséquences déjà désastreuses pour les Britanniques, notamment économiques, mais aussi environnementales et sanitaires, sans pourtant leur rendre toutes les choses qu'ils croyaient volées par l'UE. Curieusement, parmi les soutiens et réseaux des anti-UE pro-brexit, frexit, swexit et compagnie, auxquels mes défédératistes font naturellement écho, qui a-t-on trouvé ? Tiens tiens, encore Poutine ! Certaines figures des deux bouts du spectre politique s'affichant carrément en Russie ou défendant son leader jusqu'à très récemment encore. Par ailleurs, on a vu une nouvelle vague de soutien, y compris financière, venue de l'Amérique trumpiste. Que le trilliardaire (mille milliards de dollars, prenez un instant pour laisser ce chiffre décanter) Elon Musk soutien ouvertement AFD, puis "envoie son cœur" à son public avec un double salut nazi, je m'inquiète.

Mais d'un point de vue d'auteur, je dois bien me poser la question : le défédératisme comme allégorie de "sortie de l'UE", dans une époque où nous avons désormais un cas d'école tout à fait concret, reste-t-il pertinent ? Vous avez deux heures.

Il n'empêche qu'il y a des acteurs sur la scène mondiale qui ont tout intérêt à ce que l'Europe soit divisée, et si elle le reste, celle-ci ne survivra pas au monde multipolaire qui se forge là, sous nos yeux, en direct. L'Europe désunie se fera piétiner. C'est au cœur de ma fiction, et plus que jamais notre réalité.

Or, pendant ce temps-là, l'UE ne cesse de tendre le bâton pour se faire battre et ne parvient pas à créer l'unité, au moment où les Européens en ont pourtant besoin le plus... critiquement, même.  C'est notamment dû à la structure dépassée de l'Union Européenne qui n'a plus été réellement mise à jour depuis la chute du Mur, lorsque l'Union était plus petite, et que ses défis étaient différents. Plus que jamais, la balance ne cesse de vaciller entre l'intégration européenne qui est devenue une question de survie dans un monde multipolaire, et les craintes que cette construction ne se retourne contre les peuples. Comme par exemple via la tentation autoritaire avec laquelle plusieurs États Membres flirtent de plus en plus ouvertement, à l'image de mes E.U.E. policiers. Tout ça aussi, c'est au cœur de mes réflexions dans Pax Europæ.

Enfin, puisqu'on parle des défis qui nous font face, il y a la thématique du dérèglement climatique, présente depuis le tome 1 et qui devait prendre de plus en plus d'importance jusqu'à devenir centrale dans le dernier tome. L'une des grosses séquences du tome 5 à venir se déroule justement en pleine inondation catastrophique dans le Nord de l'Allemagne, désormais, ce sont des événements quasiment annuels. Et le problème est discuté mais ignoré à peu près autant en réalité que dans Pax.

Tout cela était évidemment prévisible, sous une forme ou une autre, et je ne cherche pas à prétendre être particulièrement fin dans mon analyse, ni visionnaire sur tout ce que les autres ont ignoré, pas du tout. En revanche, je veux exprimer mon sentiment face à cette avalanche de parallèles dans la vraie vie, tangible, celle des actualités, et non de ma fiction. Quand une guerre de haute intensité se livre déjà en Europe de l'Est et menace d'impliquer l'UE de manière directe d'ici à 2030, selon le gouvernement français, alors même que la Russie viole régulièrement les espaces aériens et maritime de l'UE, provocation après provocation, et que je vois de mes propres yeux des gens mourir à travers le globe, parfois pas si loin d'ici, dans dans situations, des lieux, des contextes que j'ai abordé dans mes livres, je vais être franc : ça me coupe l'envie d'en écrire davantage. 

L'impression que j'en retire, dès que j'essaye de m'y remettre, c'est de faire de l'exploitation sordide, obscène. En vérité, ce n'est plus fun d'écrire Pax en 2026, et ça ne l'a plus été depuis des années maintenant. 

Tukerov, mon président russe pensé comme un croisement entre Poutine et Berlusconi, me paraît presque raisonnable en comparaison du vrai Poutine et d'un Trump en roue libre. D'ailleurs, vous vous souvenez quand les frasques de Berlusconi étaient considérées comme de la politique de grand guignol ? Quand Bush Jr était envisagé comme le président américain le plus demeuré, ever ? C'était l'époque où j'ai commencé à écrire Pax. Mais le temps a passé, et on a continué à creuser. 

Tout cela ne m'amuse plus.

Vorvansk, Ukraine. (2024 a priori)

Alors je comprend qu'en publiant quatre tomes et un recueil, je me suis engagé auprès de mes lecteurs. Je suis le premier à trouver que George R Martin exagère un peu en écrivant des tonnes de trucs, sauf Winds of Winter. Seulement je ne suis pas George Martin. Si j'étais un auteur lu par des millions de gens, avec un impact sur le débat public, un poids dans les discussions et réflexions autour de ces sujets, j'imagine qu'il y aurait dans la balance ma "responsabilité" de personne publique etc., je me mettrais certainement un pied aux fesses pour me forcer à passer outre, car j'estime toujours que ces thèmes et problématiques sont essentiels ; je plaide plus que jamais pour une fédéralisation de l'Europe, par exemple, mais pas n'importe comment. C'était au cœur de ces romans, et ça le restera.

Néanmoins, dans la situations actuelle, mon inconfort, mon abattement et mon dégoût sont bien trop grands et je ne pense pas que ma voix dans ce domaine ait une véritable valeur compensant la mauvaise conscience de "surfer" sur cette actualité brûlante. Peu importe que je sois sur la plage depuis 25 ans.

Il y a sans doute un côté "à quoi bon" à mon sentiment actuel. À quoi bon écrire Pax Europæ, alors que vous avez peu ou prou la même chose sur votre téléphone H24. À quoi bon imaginer ces situations, ces thématiques et problématiques dans une uchronie ? Autant commenter la réalité, tant qu'à faire, ce serait plus pertinent que ma fiction aujourd'hui dépassée, ou au moins rattrapée. 

Aussi préférè-je laisser Pax de côté, pour l'instant, et me concentrer sur Heldenzeit.

Beaucoup des thèmes importants de Pax Europæ s'y retrouvent, d'ailleurs, tout en ayant l'avantage d'être plus distants, en parallèle moins "évident" vis à vis de notre triste réalité. Les peuples et les lieux cités sont en très grande partie réels, mais dans un âge reculé qui, de toute façon, n'est même pas réellement l'Histoire, mais une version alternative légendaire. Cela me permet de parler des sujets qui me tiennent à cœur, mais dans un contexte qui ne le soulève pas. Heldenzeit est une prolongation thématique de Pax Europæ, quelque chose que je n'avais pas envisagé au départ, mais que je constate dans les faits.

Il faut croire que j'ai mes marottes.

Alors quand la guerre en Ukraine sera finie, ou bien la Troisième Guerre Mondiale, ou peut-être lorsque j'aurais accepté de remettre les mains dans le cambouis alors même que tout ceci me rebute, ou encore trouvé un nouvel angle qui me remotiverait, je reprendrais la série. Le tome suivant est déjà rédigé, mais nécessitera de grosses corrections, réécritures et mises à jour, sans doute plus encore que prévu, car il faudra prendre en compte mon nouvel état d'esprit. 

J'ai déjà des notes copieuses pour m'en charger, et une idée assez claire de la manière dont je compte remanier le texte. Pax Europæ compte beaucoup pour moi, et je n'envisage pas de laisser la série en friche pour toujours. Cependant, je vais sans doute altérer la fin à cause de toutes ces réflexions. Il y a des choses que je voulais mettre sur papier en 2005 que je ne souhaite plus forcément concrétiser en 2026.

Merci à toutes celles et ceux qui ont lu les quatre premiers tomes, et encore plus à ceux qui auront la patience d'attendre le cinquième. Sans rancune pour les autres, je suis certes loin d'un George R Martin, mais je comprends la frustration. J'espère que vous comprendrez la mienne.

En attendant, vous me trouverez bien plus vaillant  sur les sentiers de la Heldenzeit

Aucun commentaire: