lundi 30 mai 2011

Ceci n'est pas un exercice (Texte inédit)

Courte nouvelle de la catégorie des Recueils de Guerre, "Ceci n'est pas un exercice" n'est pas une véritable histoire, plutôt une photographie, un instant T de l'univers Pax Europæ, dans la vie de citoyens ordinaires des Etats Unis d'Europe.


La télévision était encore beaucoup trop forte, comme tous les matins. Gabriella préparait les céréales de sa fille Angelica dans la petite cuisine de son F3, en plein cœur de Barcelone. Le bout de chou était dans le salon, accroupis sur le tapis devant un dessin animé stupide. Gabriella détestait le programme matinal de Fun Chanæl, elle clamait même à qui voulait l’entendre qu’il était spécifiquement conçu pour rendre les enfants idiots. Mais la petite ne se tenait pas tranquille si tôt le matin si elle n’avait pas son dessin animé, or Gabriella devait se préparer à une journée harassante à l’agence. Le matin, elle avait besoin de calme. Lorsqu’elle eut versé le lait et que les céréales grésillaient dans le bol, elle ramena une mèche de ses cheveux noirs derrière l’oreille et jeta un coup d’œil sur la montre mural. Sept heures vingt, elle était presque en retard.

–Angelica ! Dépêches-toi de venir manger !

            Pas de réponse, mis à part un gloussement agaçant en provenance de la télé. La mère soupira et se laissa tomber sur le tabouret. Elle était épuisée par ses nouveaux horaires. La guerre à l’Est avait provoqué beaucoup de pertes d’argent qu’il fallait compenser avec moins de bureaux ouverts et moins d’employés. Les temps étaient rudes pour tout le monde, même lorsqu’on vivait loin des Russes. Elle se tourna vers le petit calendrier accroché au mur et arracha le feuillet de la veille, constatant non sans un certain plaisir qu’on était déjà vendredi. Le vendredi 14 juillet 2034.

–Angelica, si tu ne veux pas aller à l’école le ventre vide, c’est maintenant !

            Le silence. La moutarde lui montait au nez. Sa fille avait beau être bien élevée et avoir une certaine compréhension de leur situation, elle semblait mal supporter que son père soit quelque part, loin, en danger. C’était le risque quand on était militaire. Elle le comprenait, mais restait naturellement très fragile en l’absence de son père, surtout depuis qu’elle avait vu à la télévision des images du front russe. Depuis, Gabriella censurait rigoureusement le programme télévisé.

–Angelica ! cria-t-elle alors d’un ton plus autoritaire en se levant d’un bond.

            Elle passa le chambranle, les sourcils froncés, pensant découvrir sa fille bavant devant l’écran, coupée de la réalité. Pourtant, sa fille n’était pas assise sur le sol, mais debout sur la pointe des pieds, le visage collé à la vitre de la fenêtre. Elle ne bougeait pas, captivée par ce qui se passait dans la rue.

–Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? demanda sa mère. Tu sais que c’est malpoli !

–Pourquoi ils déménagent, maman ?


            La voix de la fillette était douce et fluette. Une voix d’ange. Elle avait les cheveux de sa mère, noirs et bouclés, et des yeux qui, dans une douzaine d’année, feraient leurs premiers ravages et briseraient bien des cœurs. Gabriella repoussa cette idée saugrenue et se rapprocha pour jeter un coup d’œil intrigué. Ce qu’elle vit la surprit tout autant que sa fille : Plusieurs familles chargeaient leurs voitures dans la plus grande panique, et au bout de la rue plusieurs voitures se bloquaient mutuellement le chemin dans des tentatives de forcer le passage à chacun. Elle se rendit compte que le son horriblement fort de la télé avait couvert le brouhaha de la rue et les klaxons, au loin.

–Baisse le son, ma chérie.

            Quand le volume diminua, la clameur du dehors devint clairement perceptible. Au loin résonnait même le hululement de plusieurs sirènes de pompiers et de police. Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour et son cœur se mit à battre furieusement dans sa poitrine. Elle caressa les cheveux de sa fille et lui susurra doucement.

–Va manger tes céréales, reste dans la cuisine.

            Angelica bougonna mais obéit. Lorsque sa mère entendit le raclement des pieds du tabouret, elle changea de chaîne à l’aide du code parental et zappa sur Euromédia. Les larmes lui perlèrent aussitôt aux yeux alors que l’image d’un champignon de feu titanesque emplissait tout l’écran avec la mention : Shanghai. Elle étouffa un jappement d’horreur et porta machinalement ses mains à ses lèvres. Ses jambes flageolèrent et elle s’effondra plus qu’elle ne s’assit sur le sofa. La mention n’était pas fixe. C’était un déroulant. Yokohama, Séoul, Nijni Novgorod, Volgograd, Kazan, Ekaterinbourg, Zelenograd, Moscou. Gabriella suffoquait. C’était un cauchemar. Ça ne pouvait être qu’un cauchemar.

–L’absence de réplique immédiate montre clairement que les Russes et les Asiatiques vont répondre avec modération et bon sens, déblatérait un expert avec confiance. Cette attaque n’est pas la résultante d’une escalade nucléaire. On ignore exactement qui a donné l’ordre de lancer ces missiles, la confusion est totale, je pense qu’ils veulent tirer les choses aux claires avant de…

            L’expert portait un costume de fort mauvais goût et des lunettes énormes. Il avait d’un clown. Gabriella le trouvait repoussant, tout comme l’image du champignon nucléaire en médaillon en haut à droite de l’écran, et leur ton distant et pédant, et…

–Je répète ma question, l’interrompit la voix d’un journaliste. Le risque de contre-attaque est-il réel ?

–Vous en posez de ces questions, rugit un second expert hors caméra. Vous en resteriez là, vous ?!

–Un peu de calme, s’il vous plaît.

            La jeune femme pleurait désormais.

–Je reformule, rétorqua le journaliste avec aigreur. Quels sont les risques réels, les dégâts supposés ?

            L’expert repoussant leva ses mains en signe de bonne foi, un sourire en coin vissé aux lèvres.

–Les Etats Unis d’Europe possèdent le meilleur système anti...

            L’image disparut subitement, remplacé immédiatement par les étoiles et la rose des vents et un sifflement d’avertissement régulier. Une banderole se mit à défiler en bas de l’écran avec un numéro de téléphone d’informations gratuit. Une voix de femme calme et modulée prit la parole.

–Ceci est un message du Ministère de la Défense et de la Guerre. Ceci n’est pas un exercice. Restez calme et suivez les instructions suivantes.



            Des bouchons. Toujours des bouchons. On avait beau construire des nouvelles bretelles, des contournements, des anneaux… impossible de désengorger Paris. La cité était devenue de plus en plus tentaculaire, et les grands buildings que le sous-sol du centre ne permettait pas de construire avaient poussé comme des champignons dans le Quartier Européen. Créant un nouveau lieu de rassemblement pour tous les braves gens qui travaillaient dans les grandes compagnies européennes. Comme Pascal. Paris était le cauchemar des automobilistes européens, et quant tunnel qui devait permettre de couper directement vers le Quartier Européen, presque une nouvelle ville à part entière, il était loin d’être achevé. Cette foutue guerre coûtait la peau des fesses, et c’était les braves travailleurs qui trinquaient, comme d’habitude. Les travaux s’étaient arrêtés faute de fonds, et il faudrait encore trois ans – au moins ! – pour que Pascal n’aient plus à contourner cette foutue agglomération. Sa main tapotait le levier de vitesse au rythme de la musique. Encore une énième de reprise de Sporzen machinchose, toujours la même merde FM. Pourtant, au bord de la crise de nerf, même cette daube devenait supportable. En fait, songea-t-il, c’était sûrement prévu ainsi, des gens devaient avoir conçu cette technique pour laver les cerveaux des automobilistes coincés et leur faire acheter cette soupe sur Euronet depuis leur lieu de travail, juste parce que l’air leur trottait dans la tête. Fin de la chanson, le présentateur annonça sept heures trente. Évidemment ! Il serait en retard, à tous les coups. Le quarantenaire frappa violemment son volant en jurant copieusement. Markus Tramper en prit pour son grade, ces foutus militaires aussi. Avait-on vraiment besoin de cette guerre ? Tout allait très bien avant que ces fachos ne décident qu’il était temps d’envahir la Slavie pour s’en mettre encore plus plein les poches ! Quand l’heure serait venue d’aller voter, Pascal comptait bien voter Défédératiste, ne serait-ce qu’au premier tour. Juste pour leur rappeler que s’il le voulait, il pourrait voter contre la Fédération. Marre de se laisser faire !

–Avancez, bon sang ! C’est pas possible, quand on a peur de doubler on prend le tram !

            La chanson suivante avait à peine commencé qu’un sifflement régulier l’interrompit et qu’une voix de femme se mit à parler avec cette intonation typique des spots publicitaires pour les élections – du temps où on votait encore, maugréa-t-il.

–Ceci est un message du Ministère de la Défense et de la Guerre…

            Le doigt rageur de Pascal éteignit la radio avec force alors qu’il pestait de se voir asséner des messages de propagande jusque dans sa voiture. Ces maniaques du gouvernements n’avaient décidément pas de scrupules. Heureusement pour lui, il avait fait son Service Obligatoire dans le Boom des Etats Unis d’Europe, quand tout allait bien et que les choses semblaient devoir aller encore en s’améliorant. Et maintenant ? Qu’en restait-il ? Evidemment, les E.U.E., c’était bien avant il fallait l’avouer. Le retour de l’emploi, la paix sociale, le niveau de vie en augmentation après le Millenium Crash, l’argent facile. Mais maintenant que cette guerre saccageait tout, qu’en restait-il ? Ce rêve n’était plus qu’un souvenir. Et Markus Tramper jouait sur la nostalgie pour convaincre tout le monde qu’ils envahissaient la Slavie pour la Paix. Elle était bien bonne, celle là !

            Alors que ses mains tapotaient nerveusement le volant, il vit les conducteurs s’agiter dans les voitures autour de lui. Certains jetaient des regards anxieux dans toutes les directions. Avaient-ils tous compris, comme lui en entendant l’heure avancée, qu’ils allaient être en retard ? Fallait y penser plus tôt ! Il ricana en les voyant se trémousser et saisir leurs téléphones portables. C’est ça, prévenez donc votre collègue et demandez-lui de trouver une énième excuse à refourguer à votre patron ! Pour lui, hors de question de mentir sur le motif de son absence à huit heures tapante : Ce foutu Parlement avait gelé les fonds pour ce maudit tunnel, hé bien soit, qu’on ne lui reproche pas d’être coincé ici. Une grosse voiture familiale manœuvrait assez sèchement, à une dizaine de mètres de là, pour sortir bruyamment de la colonne de droite sur la bande d’arrêt d’urgence.

–Mais oui ! gronda Pascal en gesticulant comme un forcené. Bien sûr ! Fais donc ça !

            La voiture fit alors demi-tour en profitant de l’espace qu’elle avait laissé entre deux voitures et… démarra en trombe pour foncer à contre-sens ! C’était le pompon ! Les gens n’avaient vraiment plus aucun respect pour rien ! Et qu’est-ce qui se passerait si tout le monde se mettait à… Alors qu’il foudroyait la fuyarde du regard via son rétroviseur, il distingua derrière lui un cabriolet qui commençait à imiter la manœuvre. Puis, comme si cela avait été un signal, une douzaine de voitures se mirent à essayer de sortir du rang, provoquant les premiers chocs inévitables. Bris de verre, sirènes anti-vol. Pascal entrouvrit la bouche, partagé entre la consternation devant l’attitude des conducteurs et l’amusement de les voir cabosser leurs véhicules en agissant comme des sagouins. Pourtant, son sourire se dissipa rapidement. Personne ne sortait de sa voiture pour houspiller qui que ce soit, personne ne sortait de feuille de constat, personne n’ouvrait sa fenêtre pour hurler des insanités à pleins poumons. Les gens se contentaient d’avancer et reculer en braquant pour sortir du bouchon à tout prix.

–Mais qu’est-ce qu’ils foutent, ces abrutis ?

            Peut-être y avait-il un accident ? Cela expliquerait la lenteur exceptionnelle du trafic ? Et s’il s’agissait de produits chimiques ? Sûrement ces saloperies de citernes de détergents de chez Euro-Color. Il se contorsionna sur son siège pour observer les alentours. Il était dans la voie de gauche, et de l’autre côté des glissières en béton, les mêmes comportements se reproduisaient dans le sens inverse. Curieux. Les gens semblaient tous vouloir revenir sur leurs pas plutôt que de fuir une direction précise. Ce détail curieux le poussa à rallumer la radio pour écouter le canal d’information de l’anneau autoroutier.

–…Par une série de signaux longs et graves. Toutefois, il est conseillé de rester à l’abri jusqu’à l’arrivée des secours fédéraux. Dans le cas d’une attaque, lorsque vous entendrez le signal de fin de danger, signalez votre présence aux secours fédéraux de manière visible afin de faciliter les opérations de récupération. Si vous êtes en mesure de consulter Euronet, vérifiez dès à présent les sites de décontaminations prévus par le Plan Orange dans le cas d’une attaque Nucléaire Biologique ou Chimique sur votre ville.

            Ah ! La voilà donc l’explication ! Un message d’information du gouvernement, façon spot de la terreur, et tout le monde paniquait ! C’était sûrement le but voulu, comment justifier plus longtemps l’imposition de la Loi Martiale ? Il fallait bien que les gens continuent de croire que…

–Ceci est un message du Ministère de la Défense et la Guerre, recommença la femme dans sa radio. Ceci n’est pas un exercice. Restez calme et suivez les instructions suivantes. Si vous entendez une sirène d’alerte émettant une série de signaux brefs et aigus, veuillez rejoindre immédiatement…

            Pascal resta tétanisé. D’habitude, il avait un commentaire pour tout. Mais là, coincé dans sa voiture, il ne savait pas quoi dire. Était-ce un canular à la Orson Welles ? Était-ce vrai ? Il regarda les gens complètement paniqués tout autour de lui, certains, comprenant qu’ils ne pourraient jamais rouler loin d’ici, abandonnaient déjà leurs véhicules et se mettaient à courir dans tous les sens, sans logique apparente. Les sirènes des voitures carambolées ululaient vainement au milieu du brouhaha.

–…Par trois coups brefs, ou trois sifflements brefs, débitait l’annonce officielle. Ceci n’est pas le signal de fin de danger, je répète, ceci n’est pas le signal de fin de danger. Il s’agit du signal annonçant les retombées de Fallout, ou poussière radioactive. Vous ne pouvez pas la sentir, ni la voir, mais elle est mortellement dangereuse. Ne sortez pas de votre abri et attendez de nouvelles instructions.

            L’homme était blanc, et des sueurs glacées trempaient déjà sa chemise impeccable. Il déboucla difficilement sa ceinture, les mains en proie à des tremblements incontrôlables, et ouvrit brutalement sa portière… qui heurta le muret de béton à sa gauche. Il était trop près de la glissière. Et l’abruti à sa droite le collait également, il ne pourrait pas ouvrir la porte passager. Il se mit à envisager de passer par le coffre quand soudain, un son lui parvint du lointain, depuis les immeubles derrières les murs anti-bruit. Un son étouffé mais terrifiant. Une sirène d’alerte. Qui lançait une série de signaux brefs et aigus.



            La sirène s’était mise à hurler dehors, déclenchant la panique et le chaos. Les gens couraient dans tous les sens, se bousculaient, se piétinaient… Zagreb n’avait pas vu ça depuis le Millenium Crash. Slimane avait le téléphone collé à l’oreille. Il était arrivé bien en avancé dans la salle de réunion pour préparer la rencontre du comité d’entreprise comme il se devait. Deux employées avaient perdu leur fils dans la bataille de Londres, elles avaient reçu la lettre fatidique le même jour… Les deux jeunes hommes faisaient parti du F-64, envoyé en Région Anglaise après de durs combats contre les arabes unis. De héros, ils étaient devenus martyrs. Et tous avaient décidé d’offrir leur soutien à leurs collègues en cet instant pénible, seulement personne ne savait exactement comment faire.

            La voix enregistrée de Europæn Telekom lui répétait encore et toujours que tous les réseaux étaient occupés, et les gens, dehors, étaient en proie à une terreur innommable. La sirène avait déjà sonné lorsque les raids des bombardiers arabes avaient commencé à s’enfoncer loin dans le territoire européen, mais jamais, pour autant qu’il ne s’en souvienne, n’avait provoqué une telle panique. Peut-être était-ce encore une manifestation de Défédératistes qui tournait mal. Rien d’étonnant, une bande de mécréants qui critiquaient tout sans rien proposer de concret à la place – et sans travailler, qui plus est ! Toujours dans la rue, jamais au travail. D’ailleurs autour de lui le bureau était vide, les open-spaces déserts, même l’homme de ménage – pardon, le technicien de surface – n’avait pas encore montré le bout de son nez. Il faudrait écrire une note de service à ce sujet. Cet homme était vraiment un fainéant, et il avait la fâcheuse tendance d’oublier de balayer sous les meubles. Dégoûté, Slimane se dit qu’au lieu d’envoyer la jeunesse de bonne volonté au casse-pipe, Tramper ferait mieux de s’occuper de ces bons à rien qui étaient les premiers à réclamer plus de salaire et les derniers à faire des efforts pour le mériter. La Loi Martiale avait peut-être bridé ces casseurs de Défédératistes, mais en attendant, les gens comme ce technicien de surface continuait de peigner le poil qu’ils avaient dans la main. Il entendit un regain d’intensité dans les hurlements en contrebas, malgré le double vitrage. Si cela continuait, on allait finir comme les Slavistes. Il frissonna. Plutôt mourir.

            Il laissa tomber le cellulaire et s’empara d’un téléphone fixe. Quelle ne fut pas sa surprise en entendant une autre annonce automatique l'informer, avant même qu’il ne tape le moindre numéro, que les lignes téléphoniques étaient réquisitionnées pour les opérations de secours, sauf le numéro d’urgence. Secours ? Urgence ? Pour une émeute ? Slimane raccrocha avec mauvaise humeur. On donnait décidément trop d’importance à ces fauteurs de trouble. C’était dangereux de les mettre ainsi en position de force, ils se sentiraient plus fort et cela n’allait que les encourager. Ce qu’il leur fallait, c’était un bon peloton de CMO pour matraquer les meneurs, pas lancer cette sirène bruyante comme si c’était la guerre civile. D’ailleurs, se demanda-t-il en jetant des regards de plus en plus agacés par la fenêtre, qu’attendaient les Commandos du Maintien de l’Ordre pour intervenir ? Il vit que les gens abandonnaient leurs voitures, portières béantes. Ça, c’était anormal. Quelque chose n’allait pas. Il reprit le combiné et réalisa qu’il ne connaissait pas le numéro d’urgence. Il sortit donc promptement son ordinateur du mode veille et ouvrit Euronet. Sa page d’accueil n’apparut pas, au lieu de ça, le site du Ministère de la Défense et de la Guerre faisait défiler des consignes et un numéro de téléphone à trois chiffres clignotait en gros en tête de page. L’inquiétude le gagna alors qu’il tapait sur les touches. Ses yeux eurent à peine le temps de commencer à lire le texte de la page qu’une voix enregistrée teintée d’électronique lui répondit :

–Le Service d’Urgence vous informe que suite à une surcharge de communications, toutes ses lignes sont saturées. Veuillez rappeler ultérieurement ou consulter l’office Euronet du Ministère de la Défense et de la Guerre. Le Service d’Urgence vous informe que suite…

            Mais Slimane avait commencé à lire le message sur son écran, et il avait blêmi. Il ne pouvait plus bouger, son cœur battait la chamade. Le combiné sans fil lui échappa des mains et tomba sur le sol, sans qu’il n’esquisse le moindre geste pour le rattraper. Il écouta la sirène qui hurlait, les gens terrifiés… Et cette fois, les CMO ne pourraient rien y faire.



            Louisa s’épongea le front avec son polo. L’odeur entêtante du pop-corn flottait dans le hall du cinéma où elle vendait des entrées comme job d’été. Elle n’avait finalement pas été acceptée dans l’université de son choix, et il avait été trop tard pour commencer son Service Civique, cette grosse blague machiste. Tout ce qu’elle avait pu trouver, c’était ce boulot d’étudiante sous-payée : Vendre des tickets de cinéma. Les premières séances auraient dû commencer dans une heure, mais la panique qui s’était emparé des rues depuis que la sirène gémissait au cœur d’Hanovre changeait ses plans. Son patron avait demandé à ses trois employés de refermer rapidement les grilles de sécurités devant les portes vitrées alors même Kaï, un jeune blondinet de seize ans, venait à peine de les relever. Il ne leur avait pas donner plus d’informations, mais avait ajouté d’un ton sans ambiguïté : Dès que vous avez sécurisé l’entrée, descendez dans le sous-sol et restez-y. Louisa avait pensé qu’une nouvelle émeute défédératiste allait survenir, mais à travers les grilles, il n’en semblait rien. Les gens étaient juste complètement terrifiés. Et certains s’agrippaient même aux grilles en les suppliant de les laisser entrer.

–Louisa, grouille-toi ! l’appela Kaï en maintenant ouverte la porte coupe-feu menant au sous-sol. Le patron a dit de fermer derrière nous !

            La jeune fille tiqua d’agacement et hésita, plantée au milieu du hall, alors que les gens hurlaient des choses incompréhensibles à propos d’exercices, de salles profondes, de nombreuses places… Elle ne saisissait pas qui se passait. Cette panique était tout bonnement incompréhensible.

–Qu’est-ce qui se passe là-dehors ?

–On s’en fout, viens si tu veux pas perdre ton boulot !

–Mais si c’était grave ?

            Les gens commençaient à secouer le maillage avec la force du désespoir, sans succès. C’était un système de sécurité solide, ils n’avaient aucune chance. Depuis que les Défédératistes avaient pillé le cinéma au cours d’une manifestation très… agitée, le patron de Louisa s’était mis en tête de fortifier son établissement, et il y avait mis le prix. C’était, disait-il, un investissement à long terme.

–Louisa ! la pressait le jeune homme.

            Elle sortit son portable pour consulter Euronet et constata qu’elle n’avait plus de réseau. Curieux, au rez-de-chaussée, elle avait toujours toutes ses barres… La foule commença à projeter des objets sur la façade en hurlant, quelques personnes tentèrent même d’utiliser une poubelle comme bélier pour défoncer la grille.

–Bordel, ces fous-furieux vont te lyncher si tu restes là !

            Louisa l’ignora. Elle était très mécontente que son téléphone ne fonctionne pas. En toute logique, elle aurait dû recevoir un signal. Elle s’approcha des vitres pour mieux capter, se tenant à une certaine distance tout de même au cas où une vitre éclaterait – ce qui était peu probable vu l’épaisseur du verre. Elle se mit à fouiller frénétiquement les paramètres de son appareil, tentant d’ignorer les vociférations des Défédératistes à l’extérieur. Elle savait qu’ici, elle n’avait rien à craindre. Cette absence inexplicable de réseau l’énervait. Elle jurait et tournait en rond, pestant sur cette maudite technologie électronique. Pourtant, c’était un Nokia. Que pouvait-on faire de mieux qu’une technologie européenne ? Ses yeux se plissaient pour comprendre ce qui clochait alors que l’écran lui disait que tout était normal quand ce dernier s’éteignit soudainement.

–Quoi ?! glapit-elle, scandalisée de voir son téléphone tomber en rade sans raison.

            A la même seconde, un éclair d’un blanc pur déchira le ciel, illuminant le hall d’une clarté absolue. La lumière s’éternisa tandis que les hurlements de l’autre côté de la vitre se faisaient inhumains. Louisa entendit la porte coupe-feu claquer bruyamment avant qu’un tonnerre terrifiant ne lui déchire les tympans. Les vitres si sûres explosèrent toutes comme du cristal, les murs tremblèrent et se fracturèrent, elle fut projetée au sol avant même de comprendre ce que Kaï avait parfaitement saisi. Avant qu’elle ne heurte la moquette bleu foncé, l’air entrait déjà en combustion instantanée. Les gens, dehors, n’étaient déjà plus que des silhouettes ajourées qui s’évaporaient dans la lumière, et en une fraction de seconde, elle n’existait plus. Son Nokia non plus.


Et de retour des Imaginales, après plusieurs discussions fort intéressantes, il va y avoir du changement conséquent dans l'organisation des textes "Carnet de Guerre"... Quand j'aurai avancé sur le sujet :  Un article rien que sur ça !

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