samedi 16 janvier 2010

TEXTE INEDIT : Le Bataillon Léonidas

Voici une petite exclusivité pour le blog Europaen Tribune, un texte commencé il y a longtemps et bouclé très récemment. Il se trouve qu'en travaillant sur l'appel à texte des Mots & Légendes sur le thème "Malédiction", deux projets sont sortis du lot. Le premier a été publié dans la webrevue, il s'agit de l'Horloge Indique Minuit. Le second était un texte dans l'univers de Pax Europae que j'avais laissé en friche, une très courte nouvelle assez particulière. Pour la petite histoire, ce texte est inspiré d'une private joke issue de plusieurs parties de Jeu de Rôle Pax Europae, mais il n'en fait pas moins partie intégrante de l'univers au même titre que les tomes Carnet de Guerre ou les Chroniques...



Le Bataillon Léonidas



Lorsque Kyle Janson entendit l’ordre d’entrer, ce major du Bataillon d’Infanterie D-89 savait sans savoir ce pourquoi le colonel Boccioni l’avait convoqué. Etrange sensation cette demi-certitude… Tout ce dont il était certain, c’était qu’après son dur séjour sur le front russe, il avait mérité un peu de repos. Certains murmuraient que son incapacité à reprendre la ville de Briansk lui vaudrait une mutation disciplinaire, mais d’autres prétendaient que ses multiples blessures au combat lui permettraient de gagner du galon. La seule chose qu’il savait donc, c’est qu’il allait partir vers d’autres cieux… Mais lesquels ?
Il ouvrit doucement la porte et vint saluer son supérieur avec rigueur. L’homme au visage usé lui rendit son salut, assis derrière un grand bureau de bois. Celui-ci était plutôt dégagé pour un plan de travail : une lampe, quelques papiers, trois stylos et une pochette bleue. Kyle tenta de lire à l’envers ce qui titrait la-dite pochette, en vain.
-Major, vous semblez aller mieux.
-Quelques jours à l’infirmerie m’ont rendu la santé !
-Parfait, parfait… J’ai justement un travail qui vous ménagera quelques temps mais toutefois d’une grande importance !
Kyle retint un sourire satisfait : point de blâme à l’horizon.
-Le front slaviste est plus calme que le russe ces derniers temps, commença le colonel d’une voix paternelle. Mais le commandant d’un bataillon a eu… un problème de santé.
-Blessé ?
Le colonel sembla hésiter un moment.
-Oui, un incident étrange, mais il va beaucoup mieux rassurez-vous… Toujours est-il qu’il lui faut un remplaçant compétent, et rapidement. Cela vous intéresse ?
-De quel bataillon s’agit-il ?
-Intéressé ? insista Boccioni le front plissé.
Kyle n’hésita pas une seconde. Diriger un bataillon, lui ! Il faudrait être fou pour rater une occasion pareille !
-Bien entendu !
-Parfait, enchaîna rapidement le haut-gradé. Voici vos ordres de mission, vous en saurez plus une fois sur place.
-A vos ordres, répondit-il avec zèle. Je suis prêt à partir le plus tôt possible.
-Parfait, répéta le colonel, parfait. Une Furie est à votre disposition aux hangars, le pilote connaît les instructions, ne vous inquiétez pas, tout se passera bien !
-Pourquoi m’inquièterai-je ? lui dit Janson avec un sourire éclatant.
Boccioni le regarda quelques secondes d’un œil troublé. Mais Kyle était trop heureux pour s’en soucier ! Il allait mener un bataillon entier, et en n’étant que major… Pour ce qu’il en savait, ces exceptions n’avaient été tolérées que pour des bataillons E, les élites… Alors que le colonel se levait pour le congédier, son subordonné ne put s’empêcher d’insister.
-De quel bataillon s’agit-il ? C’est un bataillon de classe E ?
-Non, c’est un… Il n’a pas de numéro, c’est un bataillon unique en son genre, créé très spécialement pour… On l’appelle le Bataillon Léonidas.
Léonidas… Le héros spartiate, le roi des 300 braves qui périrent aux Thermopyles ! Un nom de légende pour un bataillon d’exception !
-Je serai heureux d’en faire le meilleur bataillon de l’Eurocorps !
-Moi aussi, soyez-en certain. Bonne chance, major Janson !
-Merci mon colonel !

Le temps de foncer dans sa chambre, de remplir son paquetage et préparer ses affaires dans deux sacs de voyage bleu sombre, et le voilà déjà trottinant vers les hangars. Il ne mit pas longtemps à trouver son engin, une Furie Athéna impeccablement entretenue. La grande classe ! Dès que le pilote le vit approcher, il le salua et l’invita à entrer.
-Vous partez à Donetsk, major ? Vous rejoignez le B-57 ?
-Non ! s’exclama fièrement Janson en lui tapotant l’épaule. Je vais prendre en main le Bataillon Léonidas !
A ces mots, le pilote se raidit et l’observa nerveusement.
-Un problème ?
-Léonidas, hein… Mutation disciplinaire ?
-Bien sûr que non, promotion !
-Ah.
Sur ces mots il s’empressa d’enfiler son casque et de disparaître dans le cockpit. Kyle remarqua alors que la soute avait été réaménagée pour accueillir confortablement des passagers. Une Furie Officielle, comme les haut-gradés !
-Dites, lança-t-il au pilote depuis son siège, comment ça se fait que j’aie un engin pareil à ma disposition ?
-C’est la Furie du colonel, j’ai reçu mes ordres de vol personnellement.
Avec une moue complaisante, le major savoura le moelleux du siège qu’il avait choisi. Le voyage dura une petite heure de vol tranquille, presque trop vite pour Kyle qui appréciait le confort de la Furie. Lorsque l’engin fut posé, le pilote le retrouva et ouvrit le sas arrière pour le débarquer.
-Merci pour la balade ! s'écria-t-il avec enthousiasme avant de descendre.
-Je vous en prie major.
Il fit quelques pas et foula le bitume du tarmac, mais la voix du pilote l’interpella dans son dos.
-Major ! Vous savez ce qu’il est arrivé aux trois cent hommes de Léonidas ?
Kyle se retourna et l’interrogea du regard. Que voulait-il donc dire ?
-Ils sont tous morts courageusement au combat.
-Exactement. Ils sont tous morts. Bon courage, major !
Janson fronça les sourcils alors que l’autre refermait déjà la soute. Essayait-il de lui gâcher son plaisir ? Hors de question ! Il reprit son sourire et songea à ses nouvelles fonctions, ce qui était d’autant plus aisé qu’un lieutenant l’attendait malgré le ciel maussade pour porter ses deux sacs. Il l’accueillit sur un ton très professionnel et le guida vers les grands bâtiments de la caserne.
Les deux hommes traversèrent une partie de la caserne, contournant chars et VAB pour se faufiler jusqu’aux chambrées des officiers. Sur leur chemin, les militaires semblaient surpris de voir un nouvel arrivant, mais pas un son ne sortait de leur bouche. Un silence régnait dans les rangs du Bataillon Léonidas.
Une fois familiarisé avec les lieux et ses affaires rangées dans sa nouvelle chambre, Kyle demanda à son guide de le conduire au commandant pour régler les détails de la passation de commandement.
-Dites-moi, les bâtiments de commandement sont là-bas, non ? Où m’emmenez-vous ?
-Au commandant.
Il observa les soldats qu’il croisait et tous lui renvoyaient des regards sombres, dénués toutefois de toute hostilité. Une ambiance étrange semblait planer en ces lieux. Mystérieuse et à la fois inquiétante. Cette sensation de malaise le poussa à insister :
-Il n’a pas son bureau dans les bâtiments de commandement ?
-Si. Mais si vous voulez le rencontrer c’est par-là.
La voix atone presque ennuyée du lieutenant commençait à l’agacer sérieusement. Et la griserie laissait désormais place à la curiosité et l’inquiétude.
-Et donc où allons-nous ?
-A l’infirmerie.
-Encore ? Mais on m’avait dit qu’il allait beaucoup mieux !
-Hier c’était encore le cas. Mais ce matin alors qu’il inspectait un terrain d’exercice une grenade a… enfin, je n’étais pas là, j’ai rien vu.
Kyle n’aimait pas ce qu’il entendait. Des hommes muets et sombres, un commandant qui manquait de se faire tuer deux fois d’affilé dans des accidents étranges… Evidemment personne n’avait rien vu. Il comprit alors pourquoi Boccioni désirait remplacer cet homme : pour l’éloigner d’une machination obscure… Quelque chose de malsain se tramait ici. Il s’ordonna alors de mener au plus vite une petite enquête. Si cette caserne renfermait un secret, il comptait bien le découvrir !
-Le commandant aurait-il eu des problèmes avec quelqu’un en particulier ?
Le lieutenant lui jeta un bref coup d’œil mystérieux.
-Nous avons tous nos problèmes, major.

La salle réservée au commandant était assez petite mais offrait l’avantage de n’être occupée que par un seul lit. Kyle salua en entrant et découvrit un homme au visage marqué de croûtes de sang, la face droite violacée.
-Vous êtes le major Janson, hein ? Asseyez-vous… Vous avez fait le tour du propriétaire ?
-Oui, votre lieutenant m’a servi de guide… J’espère que vous vous remettrez vite de cet… accident.
Il scruta son regard mais ne décela rien d’autre que de la fatigue.
-Comment est-ce arrivé ? demanda-t-il, titillé par la curiosité.
-Oh ce n’est pas important ! Vous vous rendrez vite compte qu’ici…
La porte s’ouvrit en grand et le lieutenant surgit dans la pièce en une seconde.
-Major, le vol de reconnaissance est de retour !
-Parfait ! lança Kyle ravi.
-Euh… pas vraiment.
-Comment ça ?
Le lieutenant se tourna vers le convalescent.
-Il a encore frappé, commandant.
Le commandant leva un bras pour lui faire signe de partir.
-Allez voir ça, major. Ça éclairera votre lanterne.

D’un pas pressé, le lieutenant emmena le major vers les hangars. L’agitation s’était maintenant emparée des hommes de la caserne. Tous tournaient leur regard vers une colonne de fumée noire qui s’élevait derrière les bâtiments. Et tous répétaient des phrases incompréhensibles dont Kyle ne saisissait que le « lui ».
-Mais qui c’est ce il, ce lui ? demanda-t-il en espérant comprendre ce que tous ces non-dits signifiaient.
-On ne lui connaît aucun nom, répondit alors son guide d’une voix préoccupée. Pour nous, il est lui.
-Ne me voilà guère avancé… Exprimez-vous clairement pour une fois !
-Le rapport du vol vous répondra mieux que moi, major.
Lorsqu’ils arrivèrent sur le tarmac où il était descendu une heure plus tôt à peine, il vit la source de la fumée : Une Furie d’Assaut affalée sur le flanc, ailes brisées, moteurs en feu. Le déclic se fit alors dans la tête de Janson. Il était un traître, un assassin et un saboteur… Devant les dégâts de l’engin, Kyle comprit qu’il devrait le démasquer au plus vite avant que ne se produise l’irréparable ! Les pilotes étaient sortis de la carcasse et échangeaient quelques mots avec les techniciens chargés de neutraliser l’appareil endommagé.
-C’était lui ? entendit-il.
-Oui, aucun doute !
-T’es sûr de pas confondre ?
-Bien sûr que je suis sûr !
La Furie ne ressemblait plus à rien, cabossée, vomissant une fumée âcre qui prit Kyle à la gorge. Du flot de volutes noires jaillirent deux hommes, des pilotes, boitant bras-dessus bras-dessous. Des techniciens s’affairaient à éteindre les incendies, mais Janson fonça sur les deux hommes, déterminé à demander un rapport immédiat.
-Je suis le major Kyle Janson ! cria-t-il en saluant pour couvrir le vacarme des moteurs en train de mourir. Au rapport, pilotes !
Un attroupement s’était déjà formé lorsque l’un des deux survivants arracha son casque de son crâne pour essuyer son front ruisselant de sueur et de sang. Kyle avait immédiatement remarqué à quel point son nouveau public semblait anxieux et avide de savoir quelque chose.
-C’était Lui… gémit l’homme en aidant son collègue à se redresser. Je l’ai reconnu, c’était lui !
Un frisson parcourut l’assistance.
-On a pu abattre les autres mais… pas LUI !
Lui ? Mais qui était ce Lui, bon sang ? Il paraissait désormais évident qu’il ne s’agissait pas d’un traître mais… de quoi au juste ? Un ennemi, visiblement, mais quel ennemi pourrait provoquer tant de dégât ? Sans compter tous ces accidents mystérieux ?
-Je débarque à peine, briefez-moi un peu sur… Lui.
L’autre pilote hocha de la tête et se passa une langue rappeuse sur ses lèvres sales.
-On l’appelle LE Skot, ou Lui. Personne n’a jamais réussi à l’abattre, même pas à le toucher !
-Si ! L’interrompit un jeune sergent. Une fois, en plein cockpit !
-Et ça ne l’a pas détruit ? exulta Janson en levant les mains au ciel. Un Skot ne résiste pas au Kalanium, ça se saurait !
-Qui a parlé de Kalanium, major ? On l’a touché… avec une fusée éclairante.
Kyle, mortifié, se passa une main tremblante sur son visage.
-Dites-moi que c’est une plaisanterie de bienvenue.
-J’aimerai bien, major, mais c’est LE Skot.
La plaisanterie avait assez duré. Le major sentait la moutarde lui monter au nez et les allusions de son pilote ainsis que les airs évasifs de son colonel lui revinrent brusquement en mémoire. Quelque chose clochait, mais pas dans le genre de ce à quoi il s’était attendu.
-Bon, bon, bon… Qu’on les emmène à l’infirmerie et que… Qu’on m’explique ce que c’est que ce bataillon unique en son genre !
Le jeune sergent se frotta sa barbe de trois jours et sembla hésiter sur les mots à employer.
-Nous sommes le Bataillon Léonidas. On nous a regroupé ici parce qu’on a tous un point commun.
-Ah vraiment ? s’impatienta Janson avec aigreur. A savoir ?
-La Lose. Le L de Léonidas, c’est le L de Lose, major. Tout le monde a déjà causé plusieurs… accidents… dans d’autres unités, grenades mal lancées, erreurs de pilotages, tirs ratés, ce genre de choses… Alors pour limiter les dégâts on nous a rassemblés dans le Bataillon Léonidas.
La sincérité absolue de son subordonnée fut comme un coup de poignard. Ainsi on l’avait nommé chef des… plus nuls soldats de l’Eurocorps ? Quelle humiliation ! C’était la fin de sa carrière !
-C’est ridicule ! Et puis quelle idée de rassembler les pires losers de l’Eurocorps dans le même Bataillon, ça n’a pas de sens !
-Au moins on ne créé pas de problèmes ailleurs…
-On vous aurai réformé !
-Ah oui ? ricana le sergent. Pour quel motif ? Maladresse ? Malchance ?
Bien vu. Ainsi l’Eurocorps avait-il créé un Bataillon Poubelle pour s’épargner la gêne de réformations douteuses. Ah, bravo. Et le voilà à la tête de cette poubelle, désormais, vous parlez d’une promotion.
-Vous faites pas de mouron, major, vous ferez comme tout le monde…
-C’est à dire ?
-Vous accepterez votre destin.
Les hommes retournaient tous à leur poste, laissant Kyle Janson seul devant l’épave de la Furie, épaules voûtées, regard vitreux. Ah oui, quel destin ! Mener au combat les pires branques de l’armée européenne. Sans compter les « accidents » qui avaient amené le commandant précédent à pratiquement installer son bureau dans l’infirmerie. Le feu était désormais maîtrisé, mais la fumée montait à l’assaut du ciel gris et lourd, laissant le major Kyle Janson méditer sur sa carrière brisée et le futur douloureux qui s’annonçait aussi bien pour son corps que son ego.


PS : Vous n'avez pas fini d'entendre parler de LUI

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